La résistance à l’oppression est présentée comme une réaction de défense des gouvernés contre les excès des gouvernants (ou ceux qui convoitent leur pouvoir). Se battre pour vivre libre, défendre ses idéaux et ses valeurs et poursuivre ses aspirations, est le destin inéluctable de l’Homme dans un monde fait d’antagonismes, de tensions, de différences, d’enjeux complexes de pouvoir et d’intolérance. Tout être humain est doté de l’instinct de résistance : résister à l’oppression, la domination, la violence, l’emprise, la contrainte sont autant de marque de la volonté de l’Homme de ne pas se soumettre.

Nous sommes tous susceptibles de connaître l’oppression mais force est de constater que certains y sont plus vulnérables que d’autres : les femmes, les enfants et les peuples des pays dits en voie de développement. Les pires ennemis de l’Homme sont l’obscurantisme et le totalitarisme dont les fondements même d’existence s’opposent à toute forme de liberté d’être et de penser des individus.

Face aux injustices à la pression politique, sociale et économique qui caractérisent nos sociétés depuis la nuit des temps, la reconnaissance du Droit individuel ou collectif de résister à l’oppression trouve tout son sens. Pourtant, les gouvernants semblent peu enclins à l’accepter. Si on trouve des traces de la reconnaissance solennelle de ce droit dans l’histoire du monde, notamment dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776 et un siècle plus tard dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, les dirigeants n’ont pas jugé utile de l’inscrire dans la liste des droits protégés par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 adoptée au lendemain de la seconde guerre mondial, malheureux symbole de l’oppression de tout un peuple. A regret, ce droit n’est que vaguement envisagé dans le préambule comme un possible recours dans des circonstances exceptionnelles. Autant de précautions qui font douter de la portée réelle accordée à ce droit.

La résistance est pourtant essentielle en tant que garant d’un équilibre entre les êtres humains, de l’ouverture au débat dans le respect de l’autre et du progrès. Sans résistance, sans émulation, nos sociétés resteraient figées, moulées dans les vestiges de notre passé et sans possibilités d’évolution. Il n’y a pas une seule façon d’agir mais des façons multiples et l’art a toute sa place dans ce combat, par sa liberté de ton et d’expression.

Matiada Ngalikpima

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Resistance to oppression is presented as a defense reaction of those who are governed against the excesses of those governing (or those who lust after their power). Fighting for your right to live free, defend your ideals and values and pursue your aspirations, is the unavoidable destiny of Man in a world made of contradictions, tensions, differences, complex issues of power and intolerance. Every human being has the instinct of resistance: resist oppression, domination, violence, influence, ascendancy are all marks of the Man’s will to not submit.

We are all likely to experience the oppression but it is clear that some are more vulnerable than others: women, children and people of the so-called developing countries. The worst enemies of Man are obscurantism and totalitarianism, whose very foundations of existence oppose any form of freedom of being and thinking for the individuals.

Against injustices of political, social and economic pressure that characterize our societies since the dawn of time, the recognition of individual or collective right to resist oppression is meaningful. Yet governments seem reluctant to accept it. If there are traces of the solemn recognition of this right in the history of the world, including the Declaration of Independence of the United States in 1776 and a century later in the Declaration of Human Rights and of the Citizen in 1789, the leaders did not reckon it could be useful to include it in the list of rights protected by the 1948 Universal Declaration of Human Rights adopted in the aftermath of the second world war, unhappy symbol of oppression of a whole people. Regretfully, this right is only vaguely envisaged in the preamble as a possible solution in exceptional circumstances. As many precautions that raise doubts on the true significance given to this right.

Resistance is nevertheless essential as a guarantor of a balance between human beings, of the openness to debate with respect for the other and of progress. Without resistance, without emulation, our societies would remain frozen, molded in the remains of our past and without any possibility of evolution. There is not only one way to act but many ways, and Art has a real place in the struggle for freedom of tone and expression that it enjoys itself.

Matiada Ngalikpima

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RESISTANCE

MARCELA ARMAS

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La résistance est un concept vaste qui peut être interprété de diverses manières. Dans le travail de Marcela Armas, la résistance « matérielle », « concrète » résume à elle seule toutes les zones de turbulences entre deux nations voisines : les Etats-Unis et le Mexique. Cette petite parcelle de tension, cette ligne de fracture s’illustre merveilleusement dans cette installation subtile où le tracé de la frontière se substitue à un simple fil de lumière incandescent, tendu à son maximum par des câbles en acier.

« Résistance » présente les espaces de rupture doublés de chocs perceptibles entre ces deux pays. Ces câbles, reflets de ces territoires, s’étirent jusqu’au possible éclatement. Les conflits engrangés près des frontières semblent prêts à s’embraser, la situation prête à exploser. Ce « chauffage par résistance » risque de se consumer et par conséquence, d’annihiler le maigre lien qui unit ces contrées. La frontière, quelque soit le pays, reste souvent à l’origine des guerres et des incompréhensions vastes d’ordre sociale, politique, culturelle et ethnique. Dans le travail de la plasticienne, cette lisière pluri-culturelle, dénommée « Tortilla border » devient le symbole d’une possible éclosion des divergences et rivalités. L’équilibre est fragile, la collision peut survenir à tout moment, en raison même des importants flux migratoires observés. Cette résistance au sens propre, « industrielle », converge donc de façon inévitable vers une résistance de type « physique » où les peuples aux abords de cette séparation s’épuisent et souffrent en silence. La résistance offre donc une triple lecture : matériel, humaine mais aussi abstraite. C’est un acte de foi envers les victimes de cet encerclement dangereux et une réflexion sur plusieurs niveaux qu’il convient de montrer et d’exposer. Si l’on pousse l’analyse un peu plus loin, « Résister », dans une conjoncture pareille, est un combat de tous les instants, autant pour les habitants proches que pour les hommes de sécurité et les immigrants. Marcela Armas combat de façon remarquable dans sa propre discipline l’inertie étatique et pousse à la réaction intellectuelle.

Un texte de Guillaume Robin

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Resistance is a broad concept that can be interpreted in various ways. In the work of Marcela Armas, « material », « concrete » resistance sums up all the areas of turbulence between two neighboring nations: the United States and Mexico. This small tension fragment, this dividing line is beautifully illustrated in this subtle installation where the boundary line is replaced by a single wire of incandescent light, stretched to its maximum by steel cables.

« Resistance » presents spaces of rupture, doubled with noticeable impacts between these two countries. These cables, reflections of these territories, stretch themselves until the possible break. Conflicts generated near the borders seem ready to be set on fire, the position ready to explode. This « heating by resistance » may be consumed and, consequently, annihilate the skinny link between these countries. The border, whatever the country, often remains at the origin of wars and vast social, political, cultural and ethnic misunderstandings.

In the work of the visual artist, this multi-cultural edge, called « Tortilla border » became the symbol of a possible outbreak of differences and rivalries. The balance is fragile, the collision can occur at any time, caused by the important migrations observed. This resistance literally, « industrial », inevitably converges to a type of « physical » resistance of which people on the outskirts of this separation are exhausted and suffer in silence. Resistance thus offers a triple play: material, human but also abstract. It is an act of faith to the victims of this dangerous encirclement and a reflection on several levels that has to be shown and explained. If we push the analysis a little further, « Resist », in such a situation, is a battle of every moment, as much for the close residents, as for the safety guards and immigrants. Marcela Armas fights in a remarkable way, in her own discipline the state inertia and pushes to intellectual reaction.

Written by Guillaume Robin

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INTERVIEW AVEC ARKADI ZAIDES // INTERVIEW WITH ARKADI ZAIDES

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Credit Photo – Meidad Suchowolski

Comment sont nés Archive et Capture Practice, et comment les définiriez-vous ? Que pensez-vous du documentaire dansé ? Vous inscrivez-vous dans cette pratique ?

Au cours des sept dernières années de ma pratique chorégraphique, je me suis impliqué dans la situation politique en Israël/Palestine, en explorant les répercussions de l’état de conflit en cours dans la zone. Je me concentre principalement sur l’aspect physique du conflit – sur les corps des gens qui le vivent. En 2013, à travers les médias sociaux, j’ai vu pour la première fois une vidéo de B’tselem – Le Centre d’Information Israélien pour les Droits de l’Homme dans les Territoires Occupés. B’tselem a été fondé en 1989, au beau milieu des accords d’Oslo et met la lumière sur des abus des droits des Palestiniens par les autorités Israéliennes et par des personnes agissant dans la bande de Gaza. En 2007, l’organisation a initié son « Camera project » – en laissant des caméras vidéos à des Palestiniens, afin qu’ils puissent documenter la persécution à laquelle ils sont soumis. La production des ces témoignages est devenue un acte de résistance important.

Quand j’ai commencé à m’intéresser aux archives vidéo du « Camera project », j’ai été submergé par l’énorme quantité de films qu’il contient. Après avoir visionné des centaines d’heures de films, j’ai décidé de me concentrer sur des vidéos mettant en scène seulement des Israéliens. Il était clair pour moi que cette source de documentation reflète la détérioration morale dont la société Israélienne souffre. De plus, j’étais intrigué par la dimension physique présente dans les vidéos. J’ai soigneusement observé les mouvements de ceux qui filmaient et de leurs sujets, qui prennent tous part à une lutte pour le territoire. La présence d’un enregistreur, d’une caméra qui fait office de témoignage, a initié un nouveau type de lutte – une lutte pour le droit du document, le droit de produire une image depuis un point de vue.

Tandis que Capture Practice est immédiatement catégorisé comme une installation vidéo, il y a une tentative permanente de définir ce qu’est le genre de Archive. En ce qui me concerne, je ne suis pas affilié à un genre ou un autre. Le contact que j’ai eu avec les images du « Camera project » m’a poussé à initier une rencontre entre le public et les témoignages filmés, que ce soit dans un espace de galerie ou sur scène. Dans mes deux travaux, mon corps agit comme un filtre, parfois comme un obstacle. Ma présence change la façon dont le film est perçu. Mon objectif est de jouer un rôle de médiateur avec la violence montrée sur les écrans et de la mettre en avant comme une partie de notre société, une part de notre arsenal de mouvements. Le potentiel de violence qui sommeille dans un corps est questionné à travers un scope chorégraphique, mais je questionne aussi la présence même et l’impact du media aujourd’hui, quand nous sommes tous bombardés quotidiennement d’images de violence, et que nous restons pourtant insensibles ou que nous choisissons de ne pas nous en préoccuper. J’utilise ma pratique artistique pour faire naître un débat politique et social.

Dans Archive, vous choisissez de vous concentrer exclusivement sur les soldats et les colons Israéliens, pourquoi ce choix ?

Le « Camera project » contient plus de 4 500 heures de films et augmente tous les jours. Quand je me suis intéressé à cette vaste source de matériel, il était important pour moi de mettre l’accent sur ma position et ma motivation pour ce travail à travers les choix des vidéos montrées sur scène / dans l’espace de galerie. En me concentrant sur des vidéos qui capturent le comportement des Israéliens, je me suis permis d’emprunter le point de vue des Palestiniens et de regarder ma propre communauté. En révélant notre propre comportement, je contredis une notion très courante dans la société Israélienne, qui met en avant que ce sont les Palestiniens qui font que le problème continue. Je souhaite réclamer cette responsabilité, questionner nos propres actions et critiquer notre part de responsabilité dans ce cycle de violence sans fin. En mettant en lumière ces actes de violence récurrents perpétués par les Israéliens, je mets l’accent sur le fait que ma propre société ne peut plus ignorer ce qui se passe dans les territoires occupés. Israël ne peut pas construire ses fondations sur les blessures dévastatrices des Palestiniens. Choisir de me concentrer sur l’impact physique que cette situation a sur nos corps met un miroir en face de chaque Israéliens.

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Credit Photo – Jean Couturier

En tant que chorégraphe engagé, tel que je vous qualifierais, quelle serait votre définition d’un acte de résistance ?

Nous vivons une époque dans laquelle les structures de pouvoir s’approprient constamment les actes de résistances et les déforment afin d’en bénéficier. Dans de telles circonstances, il me semble que l’acte même de résistance devrait être constamment réinventé. Chacun devrait utiliser sa propre compétence professionnelle et chercher de nouveaux moyens de s’engager et de résister afin de produire un impact.

Enfin, si le public doit garder à l’esprit une seule chose de ce travail, qu’aimeriez-vous que cela soit ?

J’aimerais laisser dans l’esprit de chaque personne du public une image, un moment ou une situation à laquelle il ou elle puisse s’identifier. Un geste, qu’il soit univoque ou ambigu, dans lequel ils puissent se reconnaître et dire qu’il est le leur. Je veux que le public pense aux origines de ces gestes et aux circonstances qui font surface. Je veux promouvoir un débat profond sur les façons dont la violence s’insinue dans nos corps. C’est une question morale aussi bien que personnelle qui peut s’appliquer à bien des aspects de notre vie quotidienne. Nous prenons part à de nombreuses formes de violence, certaines sont explicites, d’autres sont cachées. Elles sont présentes dans les sphères politiques, sociales et économiques, aussi bien que dans les domaines domestiques. Être au courant de leur présence permet de résister à leur réalisation.

Entretien réalisé Huseyin Tutar

Archive – une performance dont la première eu lieu au Festival d’Avignon
Capture Practice – une installation vidéo montrée pour la première fois au Petach Tikva Museum od Art en Israël et désormais exposée dans divers lieux internationaux.

Arkadi Zaides est un Chorégraphe indépendant. Il est né en Union Soviétique en 1979 et a immigré en Israël en 1990. Aujourd’hui, il vit et travaille à Tel Aviv. En 2013, Arkadi Zaides a gagné le prix de la « Emile Zola Chair for Human Rights ».

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How were Archive and Capture Practice born, and how would you define them? What are your thoughts about « dance documentary »? Do you consider your work as such?

In the last seven years of my choreographic practice I have been engaging in the political situation in Israel/Palestine, exploring the repercussions of the ongoing state of conflict in the area. I am focusing mostly on the physical aspect of the conflict – the bodies of the people that live through it. In 2013, through social media, I first saw a video of B’tselem – The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories. B’tselem was founded in 1989 in the midst of Oslo agreements and since then has been regularly shedding light on abuse of Palestinian rights performed by Israeli authorities and individuals operating in the West Bank. In 2007 the organisation launched its Camera Project – giving away video cameras to Palestinians so they could document the persecution to which they are subjected. The production of those testimonies became an important act of resistance.

When approaching the Camera Project video archive I was overwhelmed by the vast amount of footage it contains. After going through hundreds of hours of footage I decided to focus my attention on videos that capture only Israeli people. It was clear to me that this source of documentation reflects the moral deterioration Israeli society suffers from. Moreover, I was intrigued by the physical aspect present in the videos. I carefully observed the movements of the photographers and their subjects, who are all taking part in a struggle over territory. The presence of a recording device, a camera that holds a testimonial value, initiated a new kind of struggle – a struggle over the right to document, the right to produce an image from one’s point of view.

While Capture Practice is immediately categorized as a video installation, there is a constant attempt to define Archive in terms of genre. As for me, I am not affiliated with one label or another. My exposure to the B’Tselem Camera Project footage urged me to initiate a direct encounter between the audience and the filmed testimonies, whether in a gallery space or on stage. In both works my body functions as a filter, sometimes as an obstacle. My presence changes the way the footage is being perceived. My agenda is to mediate the quotidian violence shown on screen and claim it as part of our society, part of our arsenal of movements. The potential of violence embedded in one’s body is questioned through a choreographic scope, but I am also questioning the very presence and impact of media nowadays, when one is bombarded by footage of violence on a daily basis yet remains numb or chooses not to be bothered by it. I am using my artistic practice to stir a political and social debate.

In Archive, you chose to focus exclusively on Israeli soldiers and settlers, why did you make this choice?

The Camera Project video archive contains more than 4500 hours of footage and is growing daily. When approaching this vast source of material it was important for me to stress my position and motivation for the work through the choices of the videos screened on stage/the gallery space. By focusing on videos that capture the Israeli people in their behavior, I allow myself to borrow the Palestinian point of view and look back at my own community. By revealing our own behavior I am contradicting a very common notion in Israeli society claiming that the Palestinians are the ones perpetuating the situation. I want to reclaim this responsibility, question our own actions and criticize our own partaking in this neverending cycle of violence. By shedding light on recurring acts of violence performed by Israelis, I am stressing that my own society can no longer ignore what is happening in the occupied territories. Israel can not construct its foundations on the devastating wounds of the Palestinians. Choosing to focus my gaze on the physical impact this situation has over our body poses a mirror in front of every Israeli.

As an engaged choreographer, as I would qualify you, what would be your definition for an act of resistance?

We live in an era in which acts of resistance are constantly being appropriated by power structures and twisted for their own benefits. Under these circumstances it seems to me that the very act of resistance should be constantly reinvented. One should use his own professional field and seek new ways of engagement and resistance in order to produce an impact.

Finally, if the audience must keep in mind only one thing out of this work, what would you like it to be?

I would like every audience member to leave with an image, a moment or a situation which he or she can identify with. A gesture, whether unequivocal or ambiguous, they can recognize in themselves and claim as their own. I want the audience to think about the origins of these gestures and under what circumstances they found their way to the surface. I want to promote a reflexive debate on the ways in which violence trickles into our bodies. It’s a moral question as well as a personal one which could be later applied in many aspects of our daily life. We partake in many forms of violence, some are explicit, others are hidden. They are present in the political, social and economic spheres as well as in domestic domains. Being aware of their presence helps resist their realization.

Interviewed by Huseyin Tutar

Archive a stage performance premiered in Festival d’Avignon
Capture Practice – a video installation, showcased first in Petach Tikva Museum of Art in Israel and now also in different places in the world

Arkadi Zaides is an independent choreographer. He was born in the Soviet Union in 1979, and immigrated to Israel in 1990. Today he lives and works in Tel Aviv.In 2013 Arkadi Zaides was awarded a prize by The Emile Zola Chair for Human Rights.

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LES FUSILLES // THE EXECUTED

JOHANN SOUSSI

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Johann Soussi – Explosion

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Johann Soussi – Peloton

Il est des phénomènes qui appellent quasi immédiatement la notion de résistance, et la GUERRE est l’un d’entre eux. Mais résister face à l’ennemi ne présente pas forcément un caractère monolithique, simple, dans lequel, une fois l’oppresseur identifié, il va s’agir de s’ériger en rempart. Les situations extraordinaires sont toujours sujettes à des réactions qui sortent de l’ordinaire et face à celles-ci, personne ne peut présager de sa réaction. La figure du fusillé est l’un des exemples les plus emblématiques de la complexité que revêt l’acte de guerre. Toutes les guerres font face à l’exécution de soldats de sa propre armée. Cela est-il juste, équitable, indispensable… ? la question est délicate et la réponse l’est encore davantage.

Et c’est dans ce cadre que Johann Soussi, photographe contemporain, nous donne à voir dans la série « les fusillés », effectuée sur le tournage du film éponyme et réalisée par Philippe Triboit, des images qui provoquent un sentiment quelque peu déconcertant. Etre face à une fiction, loin de bloquer l’émotion, incite au contraire, par un étrange mécanisme, à prendre davantage conscience de la dureté d’être en guerre. En conflit, résister c’est bien plus que faire obstacle. C’est mettre en branle ses représentations, ses certitudes, pour modifier au final ce que l’on est. C’est aussi faire face à un exceptionnel, qui devient peu à peu familier, dans lequel se loge le terrible. Mais le plus cruel c’est peut être d’avoir l’impression d’être victime d’une injustice surtout lorsque le juge est dans notre camp. Les guerres, nous le savons que trop bien, en sont malheureusement emplies.

Un texte de Huseyin Tutar

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There are some phenomena that almost immediately call the concept of resistance, and WAR is one of them. But resist against the enemy does not necessarily present a monolithic, single character, in which, once the oppressor is identified, it will be about setting up as a shield. Extraordinary circumstances are always subject to reactions that are out of the ordinary and in front of these, people cannot predict their reaction.The figure of the executed is one of the most emblematic examples of the complexity of the act of war. All wars are facing the execution of soldiers of your own army. Is this fair, equitable and essential…? The issue is delicate and the answer is even more.

And it is in this context that Johann Soussi, contemporary photographer, shows us in « the executed » series, realized during the shooting of the same name movie and directed by Philippe Triboit, some images that cause a somewhat disconcerting feeling. Facing a fiction, far from inhibiting emotion, in the contrary encourages, through a strange mechanism to become more aware of the hardness of being at war. During a conflict, to resist is much more than being an obstacle. It is to set in motion your representations, your certainties, to change in the end what we are. It is also to face something exceptional, which gradually becomes familiar, in which the terrible lies. But the crueler is maybe to have the feeling of being a victim of injustice, especially when the judge is on our side. Wars, we know it too well, are unfortunately filled of this.

Written by Huseyin Tutar

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NIGERIA – ZOMBIE NATION ?

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Victor Ehikhamenor – Insomnia

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Bruce Onobrakpeya, Aerial-Landscape, 2006

Nyemike-Onwuka_Troop-Series-2
Nyemike Onwuka, Troop-Series

La résistance n’est pas qu’une affaire de dénonciation. Cette désignation oscille en fonction des situations plus ou moins changeante et peut être capable de se déterminer par les diverses actions émises des dissidents capables de renverser des principes inviolables en dépit même des menaces accablantes qui pèsent sur eux. L’acte de résister peut donc passer par la création, à l’origine d’un changement de moeurs. Les encres des plumes qui se déversent dans un flot de réactions légitimes, les couleurs des peintres relatant les brimades d’un gouvernement et les assemblages de plasticiens évoquant les méfaits d’une société, peuvent, dans bien des cas, transformer les consciences. L’art serait donc une des plus belles réponses à ces assaillants barbares qui s’appuieraient sur une machine anti-démocratique pour imposer une loi venue des ténèbres. Persévérer dans une certaine forme de jouissance dans son travail, faire le récit poignant des évènements hors du système, éviter la négociation avec l’occupant au pouvoir chancelant, seraient des gages de victoire dans ces pays sous-développés où la liberté est proscrite et la violence gratuite. Garder sa ligne de conduite revient alors à commettre un acte héroïque. Les pays occidentaux sont incapables de se figurer le contexte de ces territoires où les valeurs fondamentales sont systématiquement bafouées au nom fondamentalisme macabre. Dans les dictatures en place et dans les pays où le terrorisme se propage à grande vitesse, les mains et les langues sont coupées, au sens propre comme au sens figuré, à l’image des crimes atroces, des attentats multiples, des viols répétés et des tueries de masse perpétués par le salafiste jihadiste Boko Haram qui continue de semer la terreur au Niger.

Pendant ce temps, des artistes nigérians poursuivent leurs luttes et usent leurs pinceaux pour évoquer la diversité culturelle de leur pays. Parmi eux, on retrouve les artistes Bruce Onobrakpeya, Victor Ehikhamenor et encore Nyemike Onwuka. Ces peintres se découvrent et recouvrent leurs toiles afin d’entamer un dialogue poétique avec le monde, en se penchant notamment sur la richesse des mythes et des histoires du folklore africain. Afin d’éviter que le Nigeria ne devienne une « Zombie Nation », (titre tiré d’une chanson du saxophoniste nigérian Fela Kuti), relevons la tête et présentons leurs travaux.

Résister, pour ces artistes, c’est créer. Pour nous, c’est informer.

Un texte de Guillaume Robin

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Resistance is not only a matter of denunciation. This designation varies depending on more or less changing situations and can be able to determine itself though the various actions of dissidents who are able to reverse inviolable principles even despite the overwhelming threats that weigh on them. The act of resistance can thus pass through creation, at the origin of a change of morals. The ink of feathers flowing themselves into a flood of legitimate reactions, the colors of painters reporting the bullying of a government and the assemblies of visual artists evoking the misdeeds of a society can, in many cases, transform consciences. Art would therefore be one of the best answers to these barbaric attackers who would rely on an anti-democratic machine to impose a law coming from darkness. Persisting in a certain form of enjoyment in their work, telling the poignant story of the events from outside the system, avoiding negotiation with the occupant tottering power, would be pledges of victory in these underdeveloped countries where freedom is outlawed and violence gratuitous. Keep its guiding principle then come up to commit a heroic act. Western countries are unable to imagine the context of these territories where fundamental values are routinely flouted in the name of a macabre fundamentalism. In the installed dictatorships and in countries where terrorism is spreading at high speed, hands and tongues are cut off, literally and figuratively, like in these heinous crimes, multiple attacks, repeated rapes and the mass killings perpetrated by the Salafist-jihadist Boko Haram continuing to sow terror in Niger.

In the meantime, Nigerian artists continue their struggles and use their brushes to evoke the cultural diversity of their country. Amongst them, we find the artists Bruce Onobrakpeya, Victor Ehikhamenor and Nyemike Onwuka. These painters uncover themselves and cover their canvases so as to initiate a poetic dialogue with the world, by addressing the issue of the wealth of myths and stories of African folklore. To avoid that Nigeria becomes a « Zombie Nation » (title taken from a song of the Nigerian saxophonist Fela Kuti), let’s raise our heads and present their work.

For these artists resisting is creating. For us, it is informing.

Written by Guillaume Robin

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ILLUSTRATION PAR GILLES-LE-COZ

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Les évènements de ces dernières semaines qui ont touché Paris, ont provoqué une vague de réactions et d’indignations sans précédents et ce, bien au delà de nos frontières. Attaquer l’expression, en son cœur, ne relève que de la barbarie et en aucun cas ne peut constituer une réponse possible, aussi « blessant » que peut l’être un point de vue. Les critiques douces, vives, acerbes, peu importe leurs teneurs, sont vitales pour qu’une société puisse continuer à vivre et avancer. Elles éclairent et interrogent nos perceptions, elles mettent parfois le doigt là où cela fait mal et peuvent ainsi bousculer les consciences – ce qui constitue, très certainement, un mécanisme sain pour l’ensemble des sociétés.

Gilles-Le-Coz, bédéiste français, pour qui l’humour et la satire sont un peu comme une carte routière, rend un vibrant hommage aux plus grands caricaturistes français abattus en pleine conférence de rédaction, un mercredi de janvier 2015. Au delà de l’acte cathartique pour l’auteur – le dessin fut réalisé très rapidement après les attentats – ce dessin, empreints de révolte et de résistance à ces crimes odieux, sonne comme un avertissement à tous ceux qui aimeraient voire la parole libre muselée. Les crayons sont bien plus puissants qu’une kalachnikov. Le sang se lave mais l’encre demeure, et peut laisser des traces bien plus profondes dans nos consciences. Pour l’auteur, il est clair que, jamais, la libre expression et opinion ne tomberont, et ce, quelque soit le moyen employé pour tenter de l’interdire. Une armée de crayons et les Hommes derrière eux, seront toujours présents pour préserver les expressions, toutes les expressions. Et si le crayon peut se briser, il faut aussi bien peu choses pour qu’il se renouvelle.

Un texte de Huseyin Tutar

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The events of the recent weeks that hit Paris caused a wave of unprecedented reactions and indignation and this, far beyond our borders. Attacking expression in its heart is only savagery and cannot, in any case, be a possible answer, as « offensive » as can be a point of view. Light, strong, cutting criticism – whatever its contents – is vital for a society to continue to live and move forward. They enlighten and question our perceptions, they sometimes put the finger where it hurts and can therefore shake the conscience – which is most certainly a healthy mechanism for all companies.

Gilles Le Coz, French cartoonist, for whom humor and satire are like a road map, pays a warm tribute to the greatest French cartoonists slaughtered in the middle of their editorial conference, a Wednesday in January 2015. Beyond the cathartic act for the author – the drawing was made very quickly after the attacks – this drawing, full of rebellion and resistance to these heinous crimes, sounds like a warning to all those who would like to muzzle free speech. The pencils are much more powerful than a Kalashnikov. Blood can be washed but ink remains, and can leave much deeper traces into our consciousness.For the author, it is clear that, free expression and opinion will never fall, and this, whatever the means employed to try to ban it. An army of pencils and men behind them will always be present to preserve expressions, all kind of expressions. And if the pencil can break, it also needs very few things to renew itself.

Written by Huseyin Tutar