Cinéma et art, association tautologique ? pas si sûr !

Artistes contemporains et cinéastes manifestent depuis bien longtemps des signes, des intentions et des concrétisations de rapprochement dépassant ainsi les frontières fixées par chaque discipline. Art et cinéma s’émancipent et s’inspirent mutuellement.

Citons à titre d’exemple, le cinéma expérimental qui en est peut-être la manifestation la plus évidente. L’ « Expanded cinema » ou encore le « found footage » sont autant de formes qui ont bouleversés les codes de la « discipline mère » et ce, qu’ils soient esthétiques, relevant de la narration ou encore de sa construction.

Plus largement et parallèlement à ce type de cinéma, nous assistons à une prise de conscience de l’industrie cinématographique autour des enjeux artistiques qui impactent profondément la production ou encore la diffusion comme par exemple intégrer la salle de projection au projet du film.

On le voit bien, le cinéma aime l’art. Toutefois, pour ce nouveau numéro de la revue Combine, nous avons choisi de vous présenter principalement les signes manifestes de l’amour des artistes contemporains pour le cinéma. En effet, nombre d’artistes se sont emparés des codes du cinéma, s’emploient à la récupération d’images cinématographiques, de morceaux sonores, s’appuient sur la citation, ou plus largement s’en inspirent métaphoriquement. Et c’est ce que nous vous exposons au travers de 6 œuvres aussi spectaculaires que puissantes.

Un texte d’Huseyin Tutar

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Cinema and art, tautological association? not so sure!

Contemporary artists and filmmakers have, for a long time, shown signs, intentions and concretizations of rapprochement, going beyond the boundaries fixed by each discipline. Art and cinema emancipate and inspire each other.

Let us cite as an example, the experimental cinema which is perhaps the most obvious manifestation of it. « Expanded cinema » or « Found footage » are forms that have upset the codes of the « founding discipline », whether related to its aesthetic, its narration or its construction.

More broadly, and in parallel with this type of cinema, we are witnessing a rise in the awareness of the film industry around the artistic stakes that profoundly impact production or diffusion, such as incorporating the projection room into the film project.

We know that cinema loves art. However, for this new Combine issue, we have chosen to mainly present the clear signs of the love of contemporary artists for cinema. Indeed, many artists have seized the codes of cinema, work on retrieving cinematographic images, sound pieces, rely on quotations, or more broadly get inspiration from them, metaphorically. And this is what we intend to show through 6 artworks, as spectacular as powerful.

Written by Huseyin Tutar

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24 HOUR PSYCHO

DOUGLAS GORDON

L’un des meilleurs exemples de l’alliage cinéma/art contemporain reste l’œuvre célèbre de l’artiste écossais Douglas Gordon réalisée en 1993 : 24 Hour Psycho. A travers un méticuleux travail de décryptage d’un processus filmique, le plasticien institue une nouvelle manière d’appréhender l’image.

24 Hour psycho est une variation du long-métrage le plus connu de Sir Alfred Hitchock : Psychose. Douglas Gordon redéfinit ici les paramètres de cette œuvre phare du septième art en jouant sur l’unité de mesure traditionnelle d’une image animée. La superproduction américaine est altérée par le ralentissement considérable de l’animation projetée sur le grand écran. Le scénario et le propos même du film s’évanouissent au profit d’une succession de tableaux abstraits. Le plasticien s’éloigne ainsi de l’hommage posthume en se réappropriant le film culte : il se sert du cadre originel afin de reformaliser une esthétique que tout oppose au maître du suspense. L’action haletante, prenante (ligne directrice voulue par le réalisateur anglais) laisse place à des plans d’une lenteur excessive, s’étalant sur près d’une journée. Le spectateur sort ainsi de l’intrigue initiale et n’a plus d’autre choix que de rester dans une posture contemplative. Avec cet exercice singulier, les ficelles de l’œuvre hollywoodienne sont aisément perceptibles. Le sensationnel et l’épouvante disparaissent ; ne reste plus que le formalisme poussé à l’extrême. Gordon déstructure le temps, distend la fiction pour nous ramener à la réalité. Bluffant.

Un texte de Guillaume Robin

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One of the best examples of the alloy of cinema and contemporary art remains the famous work of the Scottish artist Douglas Gordon realized in 1993: 24 Hour Psycho. Through a meticulous work of decoding a film process, the visual artist sets a new way of comprehending the image.

24 Hour psycho is a variation of Sir Alfred Hitchock’s most famous feature: Psychose. Douglas Gordon redefines the parameters of this flagship work of the seventh art by playing on the traditional unit of measure of an animated image. The American blockbuster is altered by the considerable slowdown of the animation projected on the big screen. The scenario and the very purpose of the film vanish in favor of a succession of abstract paintings. The visual artist moves away from the posthumous tribute by making the cult film his own: he uses the original framework in order to re-formalize an aesthetic that is completely opposed to the master of suspense. The panting, captivating action (wanted by the English director) gives way to excessively low shots, spread over almost a day. The viewer thus emerges from the initial intrigue and has no choice but to remain in a contemplative posture. With this singular exercise, the strings of the Hollywood work are easily perceptible. The sensation and terror disappear; The formalism, pushed to the extreme, only remains. Gordon breaks down time, distorts fiction to bring us back to reality. Impressive.

Written by Guillaume Robin

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RYDER PROJECT

ALAIN BUBLEX

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« La route est un lieu à part entière et non un espace vide entre 2 positions ». Voilà quel pourrait être le point de départ de « Ryder Project ». Une appréhension du territoire qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler un genre cinématographique majeur et popularisé par les Etats-Unis : le Road Movie

Pour beaucoup l’histoire de ce pays est étroitement liée à la mythologie de sa topographie, notamment de ses grands espaces, vierges, variés et encore à conquérir. Dans ce cadre-là, le road movie a largement contribué à façonner ses représentations et ce, jusque dans sa valeur fondamentale, le désir persistant et éminent de liberté,

Alain Bublex s’est approprié ce genre si archétypal et l’a rehaussé d’une dimension tout aussi singulière de la culture américaine : la migration interne. Ainsi il constituera un convoi de 4 camions flanqués de la marque emblématique Ryder pour traverser les Etats-Unis durant 11 jours. Société qui d’ailleurs, aura été profondément impactée par l’utilisation de l’un de ses camions (chargé d’explosifs), par un militant d’extrême droite américain pour commettre un attentat en 1995 faisant 290 morts, l’obligeant à revoir son identité.

Fort de centaines d’heures de rushes, l’artiste montera un film de 12 heures qui laissera la part belle à la réalité du voyage, celle d’un certain inachèvement, d’une lente fugacité comme pour affirmer que tout voyage, tout déplacement se suffit à lui-même et qu’il n’est, en aucun cas nécessaire d’y trouver une trame narrative et encore moins une intrigue, quelle qu’elle soit.

Un texte de Huseyin Tutar

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« The road is a place in its own right and not an empty space between two locations ». That’s the starting point for « Ryder Project ». An apprehension of territory, which is not unlike a major cinematographic genre, popularized by the United States: the Road Movie

For many, this country’s history is closely linked to the mythology of its topography, especially its vast, virgin, varied and yet to be conquered spaces. In this context, the road movie has largely contributed to shaping its representations and this, until its fundamental value, the persistent and eminent desire for freedom,

Alain Bublex has appropriated this so archetypal kind and has enhanced it with an equally singular dimension of American culture: internal migration. Thus, he will constitute a convoy of 4 trucks, flanked by the emblematic Ryder brand, to cross the United States during 11 days. The company has, by the way, been deeply impacted by the use of one of its trucks (loaded with explosives), by an American right-wing activist to commit an attack in 1995, causing 290 deaths, requiring it to review its identity.

Backed by hundreds of hours of rushes, the artist will edit a 12-hour film that will emphasize the real part of the journey, a certain incompleteness, a slow fugacity, to affirm that any journey, any displacement is self-sufficient, and that it is by no means necessary to find a narrative pattern and even less an intrigue, whatever it may be.

Written by Huseyin Tutar

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LE BAISER

ANGE LECCIA

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Artiste d’une profonde modernité, Ange Leccia s’engage très tôt dans une double approche, celle de cinéaste et de plasticien. L’une, inspirant, influant, travaillant assez naturellement l’autre.

Prônant l’impossibilité ou peut être plus justement la non nécessité pour les artistes de s’engager dans des actes de fabrication, il préfère penser, qu’avec cette masse d’objets, de technologies qui ne cesse de s’étendre dans les sociétés contemporaines, l’artiste peut largement et suffisamment contribuer à changer les perceptions que l’on porte chaque jour sur ce qui nous entoure par de délicates mise en scène.

Leccia aime à se définir comme un arrangeur, un « manipulateur d’évidences » qui bouleverse, par de simples agencements et compositions d’objets nos sens, notre compréhension en les teintant notamment d’émotions qui s’épuise peu à peu par habitude.

C’est ainsi qu’en 1986, l’artiste créa le « baiser » en proposant la rencontre de 2 projecteurs de cinéma se faisant face. Image archétypale du 7e art, climax de nombreuses narrations, cette installation permet de souligner tout en finesse le rôle primordial et aussi un peu la magie de cette action.

Un texte de Huseyin Tutar

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Artist of a deep modernity, Ange Leccia engages himself very early in a double approach, that of filmmaker and plastic artist. One, inspiring, influencing, impacting quite naturally the other one.

Advocating the impossibility or perhaps more precisely the non-necessity for artists to engage in acts of manufacture, he prefers to think that with this mass of objects, technologies that never cease to spread in contemporary societies, the artist can largely and sufficiently contribute to changing the perceptions that we carry every day on what surrounds us through delicate stage plays.

Leccia likes to define himself as an arranger, a « manipulator of evidences » who upsets, by simple arrangements and compositions of objects, our senses, our understanding, by tinging them with emotions that are gradually exhausted.

Thus in 1986, the artist created the « kiss » by proposing the meeting of 2 cinema projectors facing each other. Archetypal image of the 7th art, climax of many narrations, this installation makes it possible to emphasize with great delicacy the primordial role and also the little magic of this action.

Written by Huseyin Tutar

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CHRONIQUE D’UN ASSASSINAT ANNONCE

AMOS GITAÏ

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A force d’expérimentions saluées par un public de connaisseur, un certain nombre de plasticiens vidéastes sont parvenus à franchir l’enclos qui entourait l’art du cinéma. Beaucoup, en s’affranchissant des libertés de l’art contemporain pour se plier aux règles du domaine du cinéma, sont devenus des réalisateurs accomplis (). Cependant, force est de constater que la réussite de ce transfert, à l’inverse, (les cinéastes vers l’art contemporain) est bien plus rare. Une exception cependant avec le très beau et intelligent dispositif d’Amos Gitaï : Chronique d’un assassinat annoncé.

En présentant un certain nombre de photographies, images d’archives, films, documentaires et objets dans un espace entièrement consacré à l’histoire de l’assassinat du premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, Gitaï nous met à disposition des outils visuels aptes à nous remémorer l’histoire liée à ce petit bout de terre sacré. Une plateforme artistique exposant le passé de ces deux pays qui, malgré les tentatives d’accord de paix, restent sans cesse au bord de la rupture. L’atrocité, les ravages de l’opinion et des croyances, les refus et murs qui se bâtissent sur l’espoir d’un apaisement universel sont, dans cette œuvre, significatifs. Sans asséner un discours moralisateur, Amos Gitaï s’appuie sur des mécaniques multiples et donne les clefs contribuant à mettre en lumière ce conflit à plusieurs visages. Le voici dans la peau d’un homme engagé dans les combats de son temps et qui, par l’art, devient le gardien de la mémoire de son peuple.

Un texte de Guillaume Robin

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By dint of experiments greeted by a connoisseur audience, a certain number of visual artists have succeeded in crossing the enclosure that surrounded the art of cinema. Many, by freeing themselves from the leeway of contemporary art to comply with the rules of cinema, have become accomplished directors. However, it is clear that the success of this transfer is much rarer in the other way (filmmakers to contemporary artists). An exception, however, is the very beautiful and intelligent installation from Amos Gitai: Chronicle of an assassination foretold.

By presenting a certain number of photographs, archive footage, films, documentaries and objects in a space entirely devoted to the history of the assassination of Israeli Prime Minister Yitzhak Rabin, Gitai provides us with visual tools able to remind us of the story of this little piece of sacred land. An artistic platform exposing the past of these two countries which, despite the attempts of peace agreement, are constantly on the brink of rupture. The atrocity, the ravages of opinion and beliefs, the refusals and walls that are built on the hope of a universal appeasement are, in this work, significant. Without hammering a moralizing discourse, Amos Gitai relies on multiple mechanics and gives the keys helping to bring this multi-faceted conflict to light. There he is in the shoes of a man engaged in the struggles of his time and who, through art, becomes the guardian of the memory of his people.

Written by Guillaume Robin

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SCREENING

ARIANNE MICHEL

En 2006, la plasticienne Ariane Michel projeta un film qui fit sensation : Screening. En associant les images de son œuvre filmée au cadre dans lesquelles elles avaient été produites, Michel proposait d’établir un nouveau rapport entre l’objet du film, le cadre et l’auditoire présent à cette occasion.

Dans Screening, l’artiste diffuse des images vivantes de la nature (arbres, feuillages, renard, chouette) dans la pénombre d’une nuit en plein milieu de la forêt. Les spectateurs sont invités à assister à cette projection spéciale au sein même de ce réceptacle naturel. Ainsi, les images défilant sur l’écran, autant que la trame et le propos, se fondent harmonieusement dans l’espace choisi (in situ). Le film devient, au sens propre, « le miroir de la réalité ». Plongé dans l’abîme nocturne, le public assiste à une séance où les sons et les images qui les entourent s’intègrent parfaitement à cette fiction, image dénaturée par l’esprit humain. Les sons deviennent réels, les images prolongent le récit et les émotions classiques (peur, contemplation, émerveillement) s’en trouvent amplifiées.

L’enjeu, plus que le film en lui-même, réside dans cette nouvelle organisation animée, un « lieu » réel lié à un « événement » artistique. Ariane Michel perturbe nos sens afin d’accroître notre sensibilité.

Un texte de Guillaume Robin

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In 2006, the visual artist Ariane Michel projected a film that caused a sensation: Screening. By associating the images of her filmed work with the frame in which they were produced, Michel proposed to establish a new relationship between the object of the film, the frame and the audience present on that occasion.

In Screening, the artist disseminates living images of nature (trees, foliage, fox, owl) in the darkness of a night in the middle of the forest. Spectators are invited to attend this special screening within this natural receptacle. Thus, the images scrolling on the screen, as well as the frame and the subject, blend harmoniously into the chosen space (in situ). The film becomes, in the proper sense, “the mirror of reality”. Immersed in the nocturnal abyss, the audience attends a session in which sounds and images that surround them perfectly fit into this fiction, image distorted by the human mind. Sounds become real, images prolong the narrative and classical emotions (fear, contemplation, wonder) are magnified.

What is at stake, more than the film itself, lies in this new animated organization, a real « place » linked to an artistic « event ». Ariane Michel disturbs our senses in order to increase our sensitivity.

Written by Guillaume Robin

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BONNIE AND CLYDE

JERZY SEYMOUR

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Jerzy Seymour est ce que l’on peut appeler un designer total, un designer qui approche sa pratique au sens large du terme. Un artiste qui élabore ses objets comme des situations, des interactions entre tout ce qui participe de notre environnement.

Se pencher sur son travail, sur ses idées c’est transformer la réalité, c’est prendre conscience que tout appartient à une histoire plus globale qui dépasse le périmètre proche de la situation.

Ainsi lorsqu’il crée Bonnie and Clyde, c’est tout cela qu’il y injecte. Car Bonnie and Clyde c’est bien plus qu’un simple canapé de polyuréthane expansé moulé sur une Ford Escort XR3. C’est tout une architecture, une expansion de la vie de ces 2 héros populaires, pleines de péripéties et largement popularisée par le cinéma américain

Parce que sans voiture, le mythe n’aurait pas pu naitre et perdurer, et parce que sans voiture, le cinéma ne serait pas ce qu’il est devenu, cette installation de Seymour devient un étendard plus que syncrétique du 7e art.

Un texte d’Huseyin Tutar

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Jerzy Seymour is what we can call a total designer, a designer who approaches his practice in the broad sense of the term. An artist who elaborates his objects as situations, interactions between all that participates in our environment.

To look at his work, his ideas is to transform reality, it is to realize that everything belongs to a more global history that goes beyond the close perimeter of the situation.

So, when he creates Bonnie and Clyde, that’s all this he injects into it. Because Bonnie and Clyde is much more than just an expanded polyurethane sofa molded on a Ford Escort XR3. It is a complete architecture, an expansion of the life of these 2 popular heroes, full of adventures and widely popularized by American cinema.

Because without a car, the myth could not have been born and endured, and because without a car, cinema would not be what it has become, this installation of Seymour becomes a more than syncretic standard of the 7th art.

Written by Huseyin Tutar