D’après l’Insee, la moitié des personnes partant en vacances se rendrait sur le littoral et plus particulièrement sur les plages. Illustrant parfaitement l’idée que l’on se fait des vacances, à savoir une parenthèse de détente, de récréation et d’attention portée à soi, elle est cependant bien plus que cela. En véritable incarnation des phénomènes sociétaux, déchiffrer les codes rencontrés sur la plage et en vacances, c’est affiner la compréhension des individus, de leurs interactions et de leur complexité. En témoigne le débat enflammé autour du burkini qui a cristallisé des tensions à l’œuvre dépassant cette géographie.

Mais, au-delà, c’est aussi un formidable terrain de contemplation et d’introspection dans lequel les artistes sont venus puiser une source d’inspiration qui paraît intarissable. De la ligne d’horizon aux évocations si puissantes et à l’origine de nombre de fantasmes par le passé, en passant par le culte quasi religieux que l’on peut lui vouer, ou encore l’expression de la catharsis de nos excentricités, les vacances et la plage sont fantasmagoriques.

Un texte de Huseyin Tutar

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According to INSEE (French national institute for statistical and economic studies), half of the people going on vacation would go on the coast and more particularly on the beaches. Perfectly illustrating the idea of ​​holidays, a relaxing, recreational and self-centered moment, it is however much more than that. As a true incarnation of societal phenomena, deciphering the codes encountered on the beach and on holiday is refining the understanding of individuals, their interactions and their complexity. This is evidenced by the impassioned debate about the Burkini which has crystallized all the tensions beyond this location.

But beyond that, it is also a great field of contemplation and introspection in which artists have come to draw a source of inspiration that seems inexhaustible. From the powerful evocations of the horizon, at the origin of many fantasies in the past, passing by a quasi-religious worship, or the expression of the catharsis of our eccentricities, the holidays and beach are phantasmagoriscs.

Written by Huseyin Tutar

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NEGATIVE MOUNTAIN SEA

JAN DIBBETS

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Comment ne pas s’interroger sur la notion d’horizon lorsque l’on aborde la plage ? Cette ligne tout autant imaginaire que réelle, que l’on voit mais que l’on ne peut atteindre, qui s’éloigne à mesure que l’on s’en rapproche. Intouchable, elle sépare la mer du ciel comme pour mieux les distinguer, pour mieux les fusionner en une ligne pure et parfaite qui nous inspire tant.

Face à cette ligne c’est l’imaginaire qui s’emballe, derrière cette ligne c’est un autre monde qui s’ouvre à nous, un monde à découvrir, un monde emplit d’incertitudes mais aussi de promesses. Une ligne sur laquelle est écrit notre futur. D’où l’intérêt porté par nombre d’artistes au premier rang duquel se situe Jan Dibbets, artiste conceptuel majeur. Ainsi depuis les années 70, l’artiste a travaillé sur un ensemble, d’expérimentations dans lesquelles cette ligne sera déconstruite, découpée, malmenée pour in fine être recomposée. Comme sur « Negative Mountain Sea » où par le simple fait d’un cadrage et d’un accrochage non linéaire, il va transformer cette ligne en une courbe, la dépossédant ainsi de son identité si parfaite.

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How can we not question the notion of horizon when we talk about the beach? This line, as much imaginary as it is real, that you see but cannot reach, moves away as you approach it. Untouchable, it separates the sea from the sky as if it was to better distinguish them, to better merge them into a pure and perfect line that inspires us so much.

In front of this line is the imagination that gets carried away, behind this line is another world that opens up to us, a world to discover, a world full of uncertainties but also promises. A line on which our future is written. Hence the interest of many artists in the forefront of which is Jan Dibbets, a major conceptual artist. Since the 70s, the artist has worked on a set of experiments in which this line is deconstructed, cut out, mishandled to ultimately be recomposed. As on « Negative Mountain Sea » where with a simple framing and a nonlinear hanging, he transforms this line into a curve, dispossessing it of its so perfect identity.

Written by Huseyin Tutar

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DRIFT

RON MUECK

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Drift présente un homme au teint hâlé en maillot de bain tranquillement allongé sur son matelas pneumatique. Lunettes de soleil noir rivées sur le visage, chaîne en or autour du cou, short fleuri aux couleurs vives bien visibles, l’homme a tout du parfait frimeur. Pourtant, en se penchant d’un peu plus près et au fur et à mesure que l’on observe le baigneur, notre regard sur lui a tendance à se modifier.

 Avec cette œuvre, Ron Mueck joue une fois de plus sur nos perceptions. Plus le spectateur tourne autour de la sculpture, plus les significations s’ouvrent à nous. L’homme en question bronze-t-il, pense-t-il, rêve-t-il ou même est-il mort ? Les bras en croix tel le Christ, les avant-bras pendants dans le vide comme Marat dans le célèbre tableau de Jacques-Louis David, cette image malsaine de ce touriste tannant sa peau au soleil nous déroute. En reprenant les codes hyperréalistes de Duane Hanson, ceux-là mêmes qui avaient fait le succès de l’artiste américain (personnages grandeur nature, description du mode de vie contemporain, satire de la société), Ron Mueck persiste dans cette voie d’une illusion de la   réalité concrète. Chaque caractère a ses démons, chaque figure devient morbide, tous semblent être les pions d’un monde malade et frelaté et ce, même pendant les périodes estivales, synonyme pourtant de plaisir et de liberté.

Un texte de Guillaume Robin

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Drift shows a tanned  man in a swimsuit quietly lying on his air bed. Black sunglasses fixed on the face, gold chain around the neck, flowery shorts in bright visible colors, the man is the perfect poseur. Yet, leaning closer and closer to the bather, our gaze on him tends to change.

With this artwork, Ron Mueck plays once again on our perceptions. The more the spectator turns around the sculpture, the more new meanings are opened to us. Is the man in question tanning, thinking, dreaming or is he even dead? The arms spread-eagled like the Christ, the forearms hanging in the void like Marat in the famous painting of Jacques-Louis David, this unhealthy image of this tourist tanning in the sun throws us off balance. By reusing the hyper-realistic codes of Duane Hanson, who had made the success of the American artist (life-size characters, description of the contemporary way of life, satire of society), Ron Mueck persists in this path of an illusion of the concrete reality. Each character has its demons, each figure becomes morbid, all seem to be the pawns of a sick and adulterated world, even during the summer periods, yet synonymous of pleasure and freedom.

Written By Guillaume Robin

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SUNSET

JEAN-CLAUDE RUGGIRELLO

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En ces temps de pression et de crise où les vacances et les congés sont devenus les dernières expressions d’une liberté contemporaine toute relative, le plasticien Jean-Claude Ruggirello avec sa vidéo Sunset présente sa version personnelle de cette saine interruption dans nos vies agitées. Plusieurs couchers de soleil se succèdent à l’écran de façon régulière et sans artifice. Mais la lecture de l’œuvre est une dérive de son but originel. Ruggirello crée une perturbation lancinante, une distorsion inquiète dans cette atmosphère traditionnellement olympienne.

Dans la vidéo, les images de couchers de soleil – toutes piochées sur internet – défilent à pas comptés sur une seule et même ligne d’horizon ; une sorte de fil rouge qui structure la narration, agissant ainsi comme un philtre hypnotique. Les paysages sont différents mais le rythme les rend uniformes. On passe d’un coucher de soleil qui roussit le ciel, la mer et les roches à un paysage brûlé par la lumière incandescente de l’astre. Cette succession de tableaux vivants empruntée à l’imagerie populaire et insérée dans un cadre formaliste contemporain se retrouve revalorisée par l’œil aigu de l’artiste/piégeur. Par le montage, la linéarité, le choix rigoureux des photos et vidéos présentées, Ruggirello offre une dimension symbolique et personnelle à ces multiples souvenirs prosaïques et autres cartes postales de vacanciers qui envahissent les boutiques de bords de plage du monde entier. Le minimalisme et l’abstraction issus de ce dispositif tendent à évacuer les vieilles recettes séculaires et éculées de la figuration romantique.

Un texte de Guillaume Robin

Voir la video complète 

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In these times of pressure and crisis, in which holidays have become the last expressions of contemporary freedom, the visual artist Jean-Claude Ruggirello with his Sunset video presents his personal version of this healthy interruption in our hectic lives. Several sunsets follow each other on screen on a regular basis and without artifice. But the reading of the work is a drift from its original purpose. Ruggirello creates a nagging disturbance, an anxious distortion in this traditionally Olympian atmosphere.

On the video, images of sunsets – all picked up on the internet – scroll cautiously on a single horizon; a sort of common theme that structures the narration, thus acting like an hypnotic philter. The landscapes are different but the rhythm makes them similar. We pass from a sunset that turns the sky, the sea and the rocks brown to a landscape burned by the incandescent light of the star. This succession of living paintings borrowed from popular imagery and inserted in a contemporary formalistic framework is revalorized by the sharp eye of the artist / trapper. Through the editing, the linearity and the rigorous selection of photos and videos, Ruggirello offers a symbolic and personal dimension to the many prosaic souvenirs and other postcards of vacationers who invade the beachside shops from around the world. The minimalism and abstraction resulting from this installation tend to get over the old secular and over-used recipes of romantic figuration.

Written by Guillaume Robin

watch the video

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LIFE’S BEACH

MARTIN PARR

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Lieu de découvertes, d’expérimentations, de confrontations à soi, à son corps, à celui des autres, la plage pour ne citer que ces quelques dimensions, est un formidable laboratoire pour ceux qui souhaiteraient étudier l’homme et ses singularités.

Et cela, Martin Parr avec son œil aiguisé, et parfois moqueur, de témoin du monde contemporain, l’a bien compris puisque dès ses débuts et aujourd’hui encore, la plage, l’accompagne dans son voyage artistique.Pour lui, c’est un espace de liberté fort où l’on rêve, où l’on y vend un tas de choses, où l’on s’amuse bien entendu mais surtout où l’on se montre à nu et ce dans tous les sens que ce terme englobe.Au travers des voyages qui l’ont amené à explorer les plages des 5 continents, le photographe revient avec une valise pleine de clichés qui mettent en exergue leur bizarrerie, comme toutes les méthodes DIY pour se faire un peu d’ombre, et aussi leur addiction, comme sur les plages artificielles d’Asie où l’on dispose d’autant de place que dans les transports en commun que l’on supporte justement en attendant avec impatience les vacances.Parlons aussi de toutes les excentricités possibles comme l’appropriation de l’espace publique en le transformant en un second chez soi. Bref, autant d’exemples qui en disent long sur la richesse de ce lieu et du travail du photographe qui transformeront complètement notre regard sur ce lieu polymorphe.

Un texte de Huseyin Tutar

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A place of discovery, experimentation, confrontation with yourself, your body, the others’ bodies: the beach, to mention only these few dimensions, is a formidable laboratory for those who would like to study Mankind and its peculiarities.

Martin Parr, with his sharp and sometimes mocking eye, witness of the contemporary world, has understood this, as from his beginnings and even today, the beach accompanies him on his artistic journey.For him, it is a strong space of freedom where you dream, where lots of things are sold, where you have fun of course, but especially a place where you are naked, in all the meanings that this term encompasses.Through the trips that led him to explore the beaches of the 5 continents, the photographer comes back with a suitcase full of pictures that highlight their oddity like all DIY methods to get a little shadow, and also their addiction, as on the artificial beaches of Asia where you have as much space as in the public transport that you precisely stand while waiting impatiently for the holidays. Let’s also talk about all the possible eccentricities such as the appropriation of public space by transforming it into a second home. In short, so many examples that say a lot about the richness of this place and the work of the photographer who will completely transform our gaze on this polymorphous place.

Written by Huseyin Tutar

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STRANDBEEST

THEO JANSEN

Il est bien naturel d’associer la plage aux vacances, à la détente ou même aux balades dominicales. Pourtant à y regarder de plus près il est une autre dimension que quasiment seul ce lieu peut encore nous offrir. Les grandes étendues planes balayées par les vents où règnent une certaine idée de liberté, de liberté de mouvement de faire ce que l’on veut.

De fait, la plage constitue un formidable terrain de jeux pour qui voudrait l’employer à expérimenter. Et c’est bien ce que Théo Jansen, physicien de formation, réalise depuis qu’il a mis ses connaissances techniques au service de l’art. Ainsi aurez-vous peut-être la chance de voir déambuler seuls, sans aucune assistance ou motorisation, de grands squelettes faits de tubes en plastique qui se déplacent simplement grâce au vent. Véritable œuvre vivante, complètement autonome, l’artiste, pour pousser le concept de liberté jusqu’au bout, souhaiterait même en faire don aux plages sur lesquelles elles ont été déposées pour laisser libre court à leurs évolutions.

Un texte de Huseyin Tutar

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It is natural to connect the beach with holidays, relaxation or even Sunday walks. Yet to look at it more closely there is another dimension that practically only this place can still offer us. The great flat lands swept by the winds, where there is a certain idea of ​​freedom, of freedom of movement to do what you want.

In fact, the beach constitutes a wonderful playground for those who would like to use it to experiment. And this is what Theo Jansen, with a background of physicist, realizes since he has put his technical knowledge at the service of art. So you may be lucky enough to see, wandering alone without any assistance or motorization, large skeletons made of plastic tubes that simply move with the wind. True living artwork, completely autonomous, the artist would even like to donate them to the beaches on which they have been installed to give free rein to their evolutions, in order to push the concept of freedom to the end.

Written by Huseyin Tutar

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ECHO

THIERRY FONTAINE

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Thierry Fontaine, originaire de la Réunion, ne voit pas les choses de la même manière que la plupart des touristes s’invitant sur ses plages. Alors que beaucoup profite sans rien n’y comprendre, lui prend le temps de reformuler et d’émettre une autre idée et un autre message de ces îles connues pour être « paradisiaques ». Le paradis prend les airs d’un enfer maquillé. Non sans humour et sens de l’esthétique et du tragique, Fontaine crée des rencontres singulières entre son environnement et sa propre personne.

 Echo est un cliché photographique montrant l’artiste tenant entre ses mains, au premier plan, un œuf de coquillage cauri. Thierry Fontaine entend donner une voix à son île et à ceux qui n’en n’ont pas. Ce montage malin, plein d’absurdité au premier abord rend en réalité significatif le propos même du photographe. En zoomant sur ce coquillage et en présentant son visage caché dans l’arrière-plan, l’homme semble s’être affublé d’une bouche difforme et monstrueuse qui reste ici silencieuse et prisonnier de la photographie. C’est un cri primal de révolte étouffé par les hommes, une tentative de communication obstruée par les seuls individus. La photographie n’offre plus aucun repère, juste le symbole d’une île portée par le désespoir. L’image est pleine, saturée car le coquillage envahit le cadre. L’homme est relégué au second plan. Thierry Fontaine lance une bouteille à la mer avec un message d’une tristesse éloquente. Qui saura l’attraper mais aussi et surtout… le lire et l’entendre ?

Un texte de Guillaume Robin

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Thierry Fontaine, native of Reunion, does not see things in the same way as most tourists inviting themselves on its beaches. While many enjoy without understanding anything, he takes time to reformulate and to express another idea and another message of  these islands known to be « paradisiacal ». Paradise takes on a made-up hell spirit. Not without humor and a sense of aesthetics and tragedy, Fontaine creates singular encounters between his environment and his own person.

Echo is a picture showing the artist holding in his hands, in the foreground, an egg of cowrie shell. Thierry Fontaine intends to give a voice to his island and to those who don’t have one. This clever montage, full of absurdity at first, actually makes the purpose of the photographer very meaningful. By zooming in on this shell and presenting its hidden face in the background, the man seems to have got him up in a deformed and monstrous mouth that here remains silent and imprisoned in the photography. It is a primal call of revolt deadened by men, an attempt to communicate obstructed by the sole individuals. The photograph no longer offers any landmark, only the symbol of an island carried by despair. The image is full, saturated because the shell invades the frame. The man is relegated to the background. Thierry Fontaine sends out an SOS with a message of and eloquent sadness. Who will know how to catch it but also and especially … to read it and to hear it?

Written by Guillaume Robin